Vox Latina

La scène se passe à Tellac. Le suffixe a un goût de sud-ouest. Je suis installé près d’une église décatie, d’où on peut voir les champs boueux attendant les cultures. Ma vieille maison aux lourdes pierres contraste, et c’est heureux, avec mes activités virtuelles dans la ville voisine, auto-dénommée mégalopole technologique. J’ai un travail qui correspond à mes prétentions créatives : j’enregistre des milliers de voix pour un éditeur spécialisé dans l’enseignement des langues. Ca ne me donne pas de visibilité mais, au fond des studios, oublié, je satisfais un goût ancien pour le son sans l’image. La radio fait partie de ma vie, pas la télévision.
Mon village est petit et démodé. Les jeunes free-lance qui travaillent avec moi dans le studio d’enregistrement, au franglais exaspérant, disent toujours qu’ils ignorent son existence. Ils l’oublient aussitôt que je le mentionne. J’ai bien vite perçu que le mépris a sa réciproque : de nombreux paysans ont vendu leurs terres aux habitants de la mégalopole mais n’en parlent pas.
Parfois le soir, même en hiver, l’un d’eux m’invite à boire un verre. Une secousse de la chaise en paille fait fuir le chat qui, généralement, y dort, et on commence à parler des affaires de la commune. Ils me convient pour deux raisons : pour pouvoir boire sans l’opposition des femmes et parce qu’ils pensent que je pourrais devenir conseiller municipal. C’est les élections.

Marc Boisson, Vox Latina, Le Manuscrit, P. 9, 10 – 2011