Il est mort Jim – extrait

Il est mort Jim

A Lima, je devins professeur d’histoire. On me disait assez populaire auprès des étudiants et quelque peu atypique pour les canons de la Pontífica Universidad del Perú, la PUC. J’avais choisi, auparavant, pour mon doctorat, de travailler sur le Sentier Lumineux. On était à la fin des années 1980 et c’était un fait d’actualité. Le mouvement maoïste, dirigé par l’énigmatique professeur Abimael Guzmán, le camarade Gonzalo, ensanglantait le Pérou. Les habitants de Lima vivaient au rythme des annonces d’attentats et des nouvelles de massacres dans les zones reculées du pays. La ville interdisait la circulation dès une heure du matin et jusqu’à l’aube. Invariablement, le couvre-feu amenait les patrouilles militaires. Au détour d’une rue, au milieu des places, les piétons attardés tombaient nez à nez avec des tanks et des militaires peu engageants, menaçants avant l’heure et dangereux ensuite.

Ça n’intéresse personne – extrait

Ça n’intéresse personne

Le 19 décembre 2018, le Père Brune téléphona au Dr Jean-Jacques Charbonier et lui dit combien il était content de mourir. L’information que le médecin posta sur les réseaux sociaux me sauta aux yeux. Je connaissais ce dernier de mon précédent livre et pensais très souvent au prêtre depuis notre rencontre au Mexique.
Le Père Brune assura Jean-Jacques Charbonier de toute son affection avant de décéder quelques jours plus tard. Je me rendis à son enterrement, un lundi matin que le soleil avait offert à l’hiver. La cathédrale orthodoxe de la Sainte Trinité rutilait sur les abords de Seine. Un long véhicule à la robe métallique en ouvrit les grilles. Les quelques personnes que nous étions le suivirent et entrèrent avec le cercueil dans la salle de la cérémonie. Je reconnus deux médiums sous les icônes, une témoin convaincante au grand coeur d’une lointaine expérience de mort imminente et un écrivain proche du défunt que je n’aimais pas beaucoup.

Marc Boisson, Ça n’intéresse personne, Ezema, p. 1 – 2022

Le piano – extrait

Simon s’assit sur un muret qui séparait la promenade de la plage et observa longtemps la mer, comme une première étape méditative de sa semaine de retraite. Il privait souvent ce dernier mot de sa voyelle finale, sans hommage aucun pour Georges Pérec dont La disparition avait, dans sa bibliothèque, une constante absence, le meilleur hommage à son titre et à cette expérimentation du Nouveau roman dans son combat contre la littérature.

Marc Boisson, Le piano, Manuscrit, 2022, p. 71

Vox Latina – extrait

Vox Latina

Par un matin frais du mois d’avril, vers cinq heures, je sortis de Tamatave. Dès le début, les lacets de la jolie route goudronnée m’amusèrent. La Honda adhérait parfaitement à la chaussée et les sacoches bourrées d’habits et de matériel de toute sorte, amarrées au porte-bagage soudé la veille, ne me ralentissaient pas. Le soleil et bientôt la mer, au détour d’un virage, confortèrent mon optimisme. A Mahambo, station balnéaire de fortune, je m’arrêtai pour piquer une tête et boire un robusta.

Il est mort Jim – extrait

Il est mort Jim

Tumbes nous avait gratifié d’une splendide journée pour la conclusion de notre séjour. Nous avons passé la matinée sur la plage, avec un couple de Français qui pratiquaient un tourisme original. Ils s’arrêtaient dans toutes les villes de la côte Pacifique de plus de 40.000 habitants. Je leur ai demandé si c’était un pari, Lis-Angela s’ils avaient de riches mécènes. Ils avaient tout simplement pris une disponibilité de six mois. Lui était employé des impôts et elle, institutrice. Ils avaient atterri à Maracaibo, au Venezuela.

Il est mort Jim – extrait

Il est mort Jim

Nous allâmes chercher notre créanciale à la cathédrale du Puy. Pour être exact, je la ramenai à Napoléon car l’oecuménisme de l’Eglise n’allait pas jusqu’à l’accepter en son sein. Il allait pourtant prouver qu’il était un bon pèlerin et c’était déjà un coeur pur. J’assistai à la messe de 7H avec des gens habillés comme pour l’ascension du Mont-Blanc. Je me demandai s’ils avaient laissé leurs piolets à l’entrée, comme moi mon chien à la maison. L’accumulation de désagréments me conduisit à des pensées négatives. Je n’aimais pas beaucoup les liturgies catholiques et eus un haut-le-coeur en m’imaginant marcher pendant des jours aux côtés de ces anoraks colorés et de ses pantalons en velours. Je souffris plus encore lorsque le prêtre, après la messe trop matinale et la distribution des créanciales, interrogea la foule avec le doigt pointé d’un instituteur.

Vox Latina – extrait

Vox Latina

La scène se passe à Tellac. Le suffixe a un goût de sud-ouest. Je suis installé près d’une église décatie, d’où on peut voir les champs boueux attendant les cultures. Ma vieille maison aux lourdes pierres contraste, et c’est heureux, avec mes activités virtuelles dans la ville voisine, auto-dénommée mégalopole technologique. J’ai un travail qui correspond à mes prétentions créatives : j’enregistre des milliers de voix pour un éditeur spécialisé dans l’enseignement des langues. Ca ne me donne pas de visibilité mais, au fond des studios, oublié, je satisfais un goût ancien pour le son sans l’image. La radio fait partie de ma vie, pas la télévision.
Mon village est petit et démodé.

Ça n’intéresse personne – extrait

Ça n’intéresse personne

L’affluence dans les églises m’avait étonné dès mon arrivée à Mexico. Il n’y avait donc pas moyen de s’y retrouver seul ! En France, je choisissais des horaires sans messe et je n’avais que l’embarras du choix. Je m’arrangeais même pour y être souvent seul à des heures improbables, au moment où le soleil emplissait les choeurs et le déjeuner les estomacs, un peu avant que les serrures oxydées ne closent les battants de chêne. Pourquoi aimais-je les églises ? J’y étais dans les traces de l’histoire, je m’y échappais du bruit et de l’agitation de mes congénères. Peut-être que je m’y vengeais des messes que j’avais dû ingurgiter dans ma jeunesse. J’étais entré confiant dans les édifices coloniaux, m’attendant à voir une nef aussi vide que leurs murs. Qui connaît l’art baroque religieux en Amérique latine aura remarqué que certaines églises brillent par l’or de leur retable vers lequel nous conduisent des travées agrémentées de rares tableaux et ornements.

Il est mort Jim – extrait

Il est mort Jim

Plus je vieillissais, plus j’aimais me promener sur le bord de mer. J’allais régulièrement sur le Malecón Císneros, à Miraflores, où, du haut des falaises, on embrasse l’océan Pacifique. Il faut dire que j’avais, au fil des années, et après un divorce, réussi à acheter un appartement dans le quartier de Miraflores, avenue Pardo, à deux cuadras du malecón et face à l’ambassade du Brésil, pays qui a sa place dans cette histoire.
Un vendredi après-midi de la fin du printemps, j’avais quitté l’université vers midi et étais directement parti me promener. J’avais acheté une empanada dans une boulangerie dont je me contenterais avec une bière cuzqueña. Je dînai frugalement sur un banc du parc du Phare. Ce n’était pas l’habitude des Liméniens mais je réintégrai vite le mode de vie local lorsque j’achetai une glace de lúcuma au vendeur ambulant marchant à côté de son triporteur jaune.

Vox Latina

Un extrait inédit de la première édition de Vox Latina – P. 237, éditions Le Manuscrit, 2002, qui ne fait pas partie de la seconde édition qui vous est proposée dans la rubrique Vox Latina en lecture libre.


Utrecht, 1619

Une pièce sombre, une petite fenêtre en bois grossier. Des bruits de bois sur le pavé.
On cogne à la porte. Un homme petit, chaussé de sabots, au pantalon de jute rapiécé et à l’air obséquieux, entre :
« Maître Taermelïn, j’ai votre huile. Il vous en a coûté 5 golden. »
Jakob Taermelïn saisit la fiole, amorce un geste suspicieux vers la monnaie que lui tend son domestique, puis renonce à le réprimander.
« Laisse-moi seul Jan. »
Il est près de cinq heures. Le soir tombe. L’étroitesse de la ruelle et la lucarne de l’échoppe augmentent la sensation d’obscurité. Il n’est pas question d’allumer plusieurs bougies. L’achat des ingrédients pour les couleurs coûte cher. Et que dire des toiles !
La lumière vacillante projette des ombres dans la pièce. Il va bientôt devoir s’arrêter de peindre. Ce n’est pas grave, observer les contours que dessinent les reflets de la bougie le berce agréablement. Et puis, il a besoin de réfléchir. Comment représenter une apparition ?