Sa nouvelle vie commença à 44 ans à la gare parisienne de Montparnasse. Il sortait d’un habituel TGV du sud-ouest. A l’étage supérieur de la gare, il y a un piano. On les a vus apparaître à Paris il y a une dizaine d’années avant de gagner les halls de province. Il aimait entendre les quelques élus parmi les voyageurs qui pouvaient en jouer. Il regrettait toujours de ne pas en être. A chaque fois qu’il écoutait cet instrument, qu’il assistait à un concert, il s’identifiait à un analphabète à la lecture d’un beau texte. Les personnes qui ne savent pas lire doivent sentir la même impuissance. Pourquoi un tel langage lui était-il inaccessible ? Avec une satisfaction teintée de regret, il écoutait puis s’éloignait des pianos des gares. Ce jour-là, la possibilité de s’asseoir sur le tabouret interdit ne lui apparut plus inconcevable. Comme un voile qui se déchire, il prit place. Il n’y avait personne. C’était cette heure du dimanche où même les trains semblent partis à la messe. Il n’aurait ô grand jamais osé s’approcher d’un piano dans un lieu public en temps normal.

Le piano, Manuscrit, p. 2-3