Ça n’intéresse personne

L’Airbus 380 d’Air France était à l’heure à l’arrivée à Mexico. J’avais choisi un hublot pourvoir l’aigle blanc s’envoler et se poser. Masse improbable, ailes déployées, il descendait serein et silencieux. Une couleur blanche emplit soudain le ciel. Nous tombâmes. La voix du commandant nous rattrapa. Aussi incroyable que cela pût paraître, nous avions croisé et manqué étreindre un autre avion. Le pilote avait le ton de la « situation bien-en-main », l’Airbus ne tanguait plus, je lui accordai derechef le label sécurité de la compagnie. Voix grave que rien n’altère, à coup sûr des cheveux gris rassurants sous une casquette bien gagnée et également galonnée. Nous étions malgré tout passés près d’un accident aérien. 517 passagers condamnés à hanter l’aéroport de Mexico. Et moi qui devais débuter une nouvelle vie précisément ce jour-là !
Le jour suivant, je lis dans le journal Milenio l’éloge d’un aiguilleur du ciel qui avait pris sa retraite quelques heures avant la catastrophe évitée. Ses compétences techniques et managériales étaient mises en exergue. « Il tenait tout le système », selon les mots du journaliste admiratif. Dans la somnolence du décalage horaire qui me poursuivit toute la semaine de mon installation, j’imaginai que l’erreur qui avait manqué anéantir le géant blanc d’Airbus était imputable à son départ. Je visualisai un petit homme rubicond et agile qui portait littéralement l’organisation de la tour de contrôle de ses petits bras écartés, des contrôleurs aériens courant dans tous les sens au premier jour de son absence, des ordinateurs s’éteignant brusquement, des câbles gisant, des clignotants rougeoyant.

Marc Boisson, Ça n’intéresse personne, Ezema, p. 36, 37 – 2020