Le piano 🎹

Sa nouvelle vie commença à 44 ans à la gare parisienne de Montparnasse. Il sortait d’un habituel TGV du sud-ouest. A l’étage supérieur de la gare, il y a un piano. On les a vus apparaître à Paris il y a une dizaine d’années avant de gagner les halls de province. Il aimait entendre les quelques élus parmi les voyageurs qui pouvaient en jouer. Il regrettait toujours de ne pas en être. A chaque fois qu’il écoutait cet instrument, qu’il assistait à un concert, il s’identifiait à un analphabète à la lecture d’un beau texte. Les personnes qui ne savent pas lire doivent sentir la même impuissance. Pourquoi un tel langage lui était-il inaccessible ? Avec une satisfaction teintée de regret, il écoutait puis s’éloignait des pianos des gares. Ce jour-là, la possibilité de s’asseoir sur le tabouret interdit ne lui apparut plus inconcevable. Comme un voile qui se déchire, il prit place. Il n’y avait personne. C’était cette heure du dimanche où même les trains semblent partis à la messe. Il n’aurait ô grand jamais osé s’approcher d’un piano dans un lieu public en temps normal.

Le piano, Manuscrit, p. 2-3

Ça n’intéresse personne – extrait

Ça n’intéresse personne

L’Airbus 380 d’Air France était à l’heure à l’arrivée à Mexico. J’avais choisi un hublot pourvoir l’aigle blanc s’envoler et se poser. Masse improbable, ailes déployées, il descendait serein et silencieux. Une couleur blanche emplit soudain le ciel. Nous tombâmes. La voix du commandant nous rattrapa. Aussi incroyable que cela pût paraître, nous avions croisé et manqué étreindre un autre avion. Le pilote avait le ton de la « situation bien-en-main », l’Airbus ne tanguait plus, je lui accordai derechef le label sécurité de la compagnie. Voix grave que rien n’altère, à coup sûr des cheveux gris rassurants sous une casquette bien gagnée et également galonnée. Nous étions malgré tout passés près d’un accident aérien. 517 passagers condamnés à hanter l’aéroport de Mexico. Et moi qui devais débuter une nouvelle vie précisément ce jour-là !

Le piano – extrait

L’Eglise Sainte Radegonde de Poitiers

Poitiers est une ville d’églises. Le Moyen-Age y est encore tout entier dans ses édifices romans et gothiques. Simon allait en contrebas de la cathédrale vers un parvis où dalles et murets se confondent et offrent à la vue une petite église, que la patine des temps confine à une discrétion de bon aloi. L’église Notre Dame la Grande est le chef-d’œuvre de l’art roman de la ville. L’Eglise Sainte Radegonde en partage le style et les ombres. Les peintures qui y ornent piliers, murs et plafond oscillent entre flux et reflux de la lumière du jour et des éclairages intérieurs.

Le piano, Manuscrit, p. 49

 

Ça n’intéresse personne – extrait

Ça n’intéresse personne

L’arrivée à San Angel me rasséréna. Il y avait une petite place qui toujours me détournait, la bien nommée Place des archanges. Une merveille que ce jardin anglais qui aurait eu soif de jungle.
Il est vrai que les alentours annoncent déjà le choc esthétique. Depuis la place San Jacinto, on ne peut manquer une entrée même furtive dans le jardin de l’église du même nom. Imaginez des chemins de pierre qu’une croix disperse de ses branches. Contrastes et harmonie. Des fleurs et des couleurs, des jeux de hauteur. Des pins qui regardent des arbustes qui contemplent des haies qui s’étonnent que les fleurs ne se soient pas mises au vert. Le jardin de San Jacinto prépare à la découverte de la Place des archanges, où les bougainvilliers se précipitent à vous comme des nuages un jour d’orage. Les bancs en pierre doivent être cherchés sous la juxtaposition des branches. Elles tiennent secrètes les pierres. Qui les trouve ne veut plus s’en lever.

Marc Boisson, Ça n’intéresse personne, Ezema, p. 22, 23 – 2020

Le piano – extrait

Le TGV Côte d’Azur l’avait déposé dans un de ses joyaux après l’avoir promené sur l’écrin de sa côte. Les yeux emplis de la mer Méditerranée pour le prix d’une pacotille, il débarqua à la gare de Cannes, salua les palmiers qui ne sauraient manquer et goûta le plaisir de marcher en direction de la Croisette en plein hiver. Qui n’habite pas au bord de la mer ne va pas à la plage lorsqu’elle n’est pas un tremplin vers la baignade estivale. Pourtant, lorsque le ciel est bleu, le sable et l’eau ont les mêmes couleurs marrons et bleus de l’invitation. Seuls les vêtements des passants et leur bienvenue rareté sont l’indication de la saison.
Simon s’assit sur un muret qui séparait la promenade de la plage et observa longtemps la mer, comme une première étape méditative de sa semaine de retraite. Il privait souvent ce dernier mot de sa voyelle finale, sans hommage aucun pour Georges Pérec dont La disparition avait, dans sa bibliothèque, une constante absence, le meilleur hommage à son titre et à cette expérimentation de l’Oulipo et du Nouveau roman dans leur combat contre la littérature. Ce moment avec lui-même, dans la solitude de la mi-journée, était l’issue de retraits successifs : celui de sa vie antérieure avec son extraordinaire don musical, du brouhaha de l’incommunication humaine avec son soudain mutisme et de la répétition écrasante de longues années de travail avec son départ définitif. Sa vie était si bouleversée que son rapport au temps gisait sur cette plage sur laquelle ses yeux se posaient.

Il est mort Jim – extrait

L’invitation arriva par courrier glissé sous sa porte, à la manière liménienne. Ma tante Valentine d’Ouro Preto me conviait au lancement du livre A paixão de Tiradentes, celui qu’elle avait écrit avec son étudiant Enrique. C’était un joli document avec le titre du roman entre une photo de Paris et une autre d’Ouro Preto. Le lancement aurait lieu à la librairie de la ville brésilienne que j’avais fréquentée lors de mon précédent séjour. Dans deux semaines un samedi matin. J’aurais bien voulu y être, pas tellement pour l’événement, plutôt pour la ville. Mais c’était trop loin, trop cher et je manquais de temps. J’écrirais un message de sympathie à ma tante. L’idée d’un voyage à Ouro Preto ne me quitta pas de la semaine, dont je passai une grande partie à la surveillance des examens de fin d’année à la PUC. La date du 15 décembre n’était-elle pas finalement propice à un changement d’emploi du temps ?

Il est mort Jim

« J’ai pris le Circuit des Plages. Une brise chaude inondait la voiture. L’odeur de l’océan traînait avec lui sa nostalgie comme si j’étais celui qui partait. Lis-Angela semblait goûter consciemment le paysage. Sans doute disait-elle adieu à Lima. Elle était belle. Je l’observais un peu à la dérobée. Je me souviens de son sourire lorsque nos regards se croisèrent. Il ne me blessa pas car il était défait de la lumière triomphante qui avait accompagné l’annonce de son départ. Je me demandai si j’étais un des éléments du paysage auquel elle disait au revoir. Nous choisîmes de nous séparer après le comptoir de l’enregistrement. La dernière image que je gardai de Lis-Angela fut sa silhouette s’éloignant dans l’escalier roulant vers l’embarquement. »

Il est mort Jim, p. 359

Le piano

Extrait de mon manuscrit en cours


Le soleil qui inondait la pièce à mon réveil s’était rafraichi de nuages qui jouaient à cache-cache avec mon piano. Je posai une boisson mentholée gazeuse sur le haut de l’instrument et adressai mes doigts désormais confiants à la nacre des touches. Je n’avais pas hésité pour l’entrée en concert. J’entamai les notes de la partition du prélude et fugue BWV 855 du clavier bien tempéré. Mon regard s’en éloigna bientôt, sans que je m’en rendisse compte, pour plonger dans le va-et-vient de la mélodie que mes doigts expiraient comme s’ils l’avaient toujours connue. Ils débutèrent lentement, comme la composition le demandait, revinrent sur eux-mêmes, partirent en ligne droite, firent battre le contrepoint d’une main l’autre, dont le morceau ne se départirait plus, un rythme de fond qui lui offre son ossature et sa confiance pour exprimer sa liberté. Les notes s’accélèrent ensuite comme si elles allaient chuter mais demeurent toujours debout, vives, parfaites. Je jouai encore et encore les deux minutes de cette offrande que Bach a faite à la plénitude sans présager de sa postérité.

Tiradentes

Aujourd’hui, 21 avril, on célèbre au Brésil Tiradentes.

Pour connaître l’étonnante histoire de ce héros de l’histoire du Brésil, qui a failli, avec une poignée d’hommes, changer la face du pays.