Le piano 🎹

Sa nouvelle vie commença à 44 ans à la gare parisienne de Montparnasse. Il sortait d’un habituel TGV du sud-ouest. A l’étage supérieur de la gare, il y a un piano. On les a vus apparaître à Paris il y a une dizaine d’années avant de gagner les halls de province. Il aimait entendre les quelques élus parmi les voyageurs qui pouvaient en jouer. Il regrettait toujours de ne pas en être. A chaque fois qu’il écoutait cet instrument, qu’il assistait à un concert, il s’identifiait à un analphabète à la lecture d’un beau texte. Les personnes qui ne savent pas lire doivent sentir la même impuissance. Pourquoi un tel langage lui était-il inaccessible ? Avec une satisfaction teintée de regret, il écoutait puis s’éloignait des pianos des gares. Ce jour-là, la possibilité de s’asseoir sur le tabouret interdit ne lui apparut plus inconcevable. Comme un voile qui se déchire, il prit place. Il n’y avait personne. C’était cette heure du dimanche où même les trains semblent partis à la messe. Il n’aurait ô grand jamais osé s’approcher d’un piano dans un lieu public en temps normal.

Le piano, Manuscrit, p. 2-3

Le piano

« Il s’agissait de donner le la à ses doigts, comme s’il commandait les compositions à un interprète qui n’était pas lui-même et qui l’était en même temps, spectateur et acteur d’instants suspendus. »

Marc Boisson, Le piano, p.46

Le piano – extrait

L’Eglise Sainte Radegonde de Poitiers

Poitiers est une ville d’églises. Le Moyen-Age y est encore tout entier dans ses édifices romans et gothiques. Simon allait en contrebas de la cathédrale vers un parvis où dalles et murets se confondent et offrent à la vue une petite église, que la patine des temps confine à une discrétion de bon aloi. L’église Notre Dame la Grande est le chef-d’œuvre de l’art roman de la ville. L’Eglise Sainte Radegonde en partage le style et les ombres. Les peintures qui y ornent piliers, murs et plafond oscillent entre flux et reflux de la lumière du jour et des éclairages intérieurs.

Le piano, Manuscrit, p. 49

 

Le piano – extrait

Le TGV Côte d’Azur l’avait déposé dans un de ses joyaux après l’avoir promené sur l’écrin de sa côte. Les yeux emplis de la mer Méditerranée pour le prix d’une pacotille, il débarqua à la gare de Cannes, salua les palmiers qui ne sauraient manquer et goûta le plaisir de marcher en direction de la Croisette en plein hiver. Qui n’habite pas au bord de la mer ne va pas à la plage lorsqu’elle n’est pas un tremplin vers la baignade estivale. Pourtant, lorsque le ciel est bleu, le sable et l’eau ont les mêmes couleurs marrons et bleus de l’invitation. Seuls les vêtements des passants et leur bienvenue rareté sont l’indication de la saison.
Simon s’assit sur un muret qui séparait la promenade de la plage et observa longtemps la mer, comme une première étape méditative de sa semaine de retraite. Il privait souvent ce dernier mot de sa voyelle finale, sans hommage aucun pour Georges Pérec dont La disparition avait, dans sa bibliothèque, une constante absence, le meilleur hommage à son titre et à cette expérimentation de l’Oulipo et du Nouveau roman dans leur combat contre la littérature. Ce moment avec lui-même, dans la solitude de la mi-journée, était l’issue de retraits successifs : celui de sa vie antérieure avec son extraordinaire don musical, du brouhaha de l’incommunication humaine avec son soudain mutisme et de la répétition écrasante de longues années de travail avec son départ définitif. Sa vie était si bouleversée que son rapport au temps gisait sur cette plage sur laquelle ses yeux se posaient.

Le piano – extrait

Manuscrit en cours d’écriture

L’été succéda au printemps, comme il se doit, puis arriva l’automne au terme d’une série de concerts de Simon en Nouvelle Aquitaine. Il joua au Temple de la Rochelle. Le nom de la salle convenait bien à la haute estime qu’il avait de cette ville lumineuse, où les vieilles pierres prêtent le flanc à l’océan et à de vieilles et récentes histoires de navigation. On l’acclama, son histoire et lui, à la Distillerie de la ville de Pons, en Charente Maritime, dans une salle où le public dut rester debout, ce que sans doute un musicien orthodoxe aurait refusé tout de go.

Le piano – extrait

Simon s’assit sur un muret qui séparait la promenade de la plage et observa longtemps la mer, comme une première étape méditative de sa semaine de retraite. Il privait souvent ce dernier mot de sa voyelle finale, sans hommage aucun pour Georges Pérec dont La disparition avait, dans sa bibliothèque, une constante absence, le meilleur hommage à son titre et à cette expérimentation du Nouveau roman dans son combat contre la littérature.

Marc Boisson, Le piano, Manuscrit, 2022, p. 71

Le piano

Le piano, Manuscrit p. 57

Simon, décidément épris de l’image du majordome en livrée l’accueillant sur le perron, fut déçu de devoir monter seul les marches du château, même si la compagnie de Judith était loin d’être désagréable. Un joyeux tintamarre les attendait pour tout protocole. Il n’était pas 18h et déjà les convives emplissaient les lieux et vidaient des verres. Ils entrèrent par une porte-fenêtre restée ouverte dans ce qui semblait être un des salons principaux. Un sexagénaire souriant, vêtu d’un pantalon rouge et au doigté que Simon perçut aussitôt comme autoritaire, porta un toast en leur honneur dès qu’un serveur empressé leur eut calé des coupes entre les mains. Il fut saisi de l’effroi de l’élève musicien devant un chef d’orchestre vétéran et cassant et n’eut pas de mal à identifier leur hôte parisien à son accoutrement et à son assurance.
– Il bat la cadence en parlant, chuchota Simon à sa voisine. Il est musicien ?
– Non, lui répondit-elle, mais il aurait bien aimé, tu vas le voir.
Une poignée de main vigoureuse les interrompit. Un musicien professionnel aurait aussitôt protesté. Simon perçut l’anomalie dans les yeux de Judith.
– Il est heureux que je n’aie pas besoin de mes doigts ce soir, asséna-t-il, se disant qu’on pouvait ne rien connaître à la musique mais bien maîtriser la langue française.
– Détrompez-vous, cher ami, répondit le Parisien déjà honni par son invité, s’éloignant aussitôt à la rapidité d’un ministre en exercice d’apparat, suivi par une nuée de verres brandis par des pique-assiettes.

Le piano

Le piano, Manuscrit p. 55

Une lettre arriva par une belle matinée de premières gelées. Il la suivit des yeux depuis son bureau, glissant de la main du facteur dans l’embrasure de la boîte aux lettres. D’emblée, elle ne lui sembla pas pareille à celles qu’il voyait souvent passer depuis le poste d’observation naturel qu’était sa table de travail. Elle paraissait dotée d’une vie propre, portée par une main qu’elle rendait insignifiante. Simon paria que ce n’était pas un habituel et anonyme courrier administratif. Son adresse écrite à la main avait une écriture féminine. L’expéditrice apparaissait au dos de la lettre, comme cela ne se faisait plus. Il était loin d’imaginer qu’elle avait trait à ses concerts qu’il n’avait pas encore complètement intégrés comme une part de lui-même. Que lui voulait cette femme, dont le prénom laissait penser qu’elle était plus proche d’une utilisation réfléchie que contrainte du vieux courrier papier ?

Le piano

Le piano, Manuscrit p. 16

Pierre-Alain laissa un répit à Simon, tant que les morceaux de pain qu’il avalait avec la croustade, en dépit de la désapprobation muette mais néanmoins visible de son épouse, lui obstruaient la bouche et lui tenaient la langue. Au poisson et son lit de fenouil, il s’étonna de ne pas connaître son nom. Il répondit qu’il était un amateur, et que d’ailleurs il avait un travail qui n’avait rien à voir avec la musique. La femme élégante exclama une désapprobation : « Simon, enfin, tu as un tel niveau ! ». Dès la circulation du plateau de fromage, il s’entendit demander où il avait étudié. « Et bien, Pierre-Alain, dans un conservatoire. Quel meilleur endroit, tu ne trouves pas ? ». Avant que la glace ne fonde sur son caramel salé, le mari inélégant voulut connaître la liste des concerts qu’il avait donnés, le nom des musiciens et des orchestres avec lesquels il avait joués. Clara s’agaça alors et lui suggéra, avec une ironie qu’elle réussit à teinter de diplomatie, qu’il leur fournisse un formulaire dans lequel ils pourraient ajouter les adresses et numéros de téléphone de l’ensemble de ces salles, interprètes et orchestres.
Aussitôt le repas terminé, Simon fut invité à rejoindre le piano.

 

Le piano

Extrait