Il est mort Jim

« J’ai pris le Circuit des Plages. Une brise chaude inondait la voiture. L’odeur de l’océan traînait avec lui sa nostalgie comme si j’étais celui qui partait. Lis-Angela semblait goûter consciemment le paysage. Sans doute disait-elle adieu à Lima. Elle était belle. Je l’observais un peu à la dérobée. Je me souviens de son sourire lorsque nos regards se croisèrent. Il ne me blessa pas car il était défait de la lumière triomphante qui avait accompagné l’annonce de son départ. Je me demandai si j’étais un des éléments du paysage auquel elle disait au revoir. Nous choisîmes de nous séparer après le comptoir de l’enregistrement. La dernière image que je gardai de Lis-Angela fut sa silhouette s’éloignant dans l’escalier roulant vers l’embarquement. »

Il est mort Jim, p. 359

Le piano

Le piano, Manuscrit p. 57

Simon, décidément épris de l’image du majordome en livrée l’accueillant sur le perron, fut déçu de devoir monter seul les marches du château, même si la compagnie de Judith était loin d’être désagréable. Un joyeux tintamarre les attendait pour tout protocole. Il n’était pas 18h et déjà les convives emplissaient les lieux et vidaient des verres. Ils entrèrent par une porte-fenêtre restée ouverte dans ce qui semblait être un des salons principaux. Un sexagénaire souriant, vêtu d’un pantalon rouge et au doigté que Simon perçut aussitôt comme autoritaire, porta un toast en leur honneur dès qu’un serveur empressé leur eut calé des coupes entre les mains. Il fut saisi de l’effroi de l’élève musicien devant un chef d’orchestre vétéran et cassant et n’eut pas de mal à identifier leur hôte parisien à son accoutrement et à son assurance.
– Il bat la cadence en parlant, chuchota Simon à sa voisine. Il est musicien ?
– Non, lui répondit-elle, mais il aurait bien aimé, tu vas le voir.
Une poignée de main vigoureuse les interrompit. Un musicien professionnel aurait aussitôt protesté. Simon perçut l’anomalie dans les yeux de Judith.
– Il est heureux que je n’aie pas besoin de mes doigts ce soir, asséna-t-il, se disant qu’on pouvait ne rien connaître à la musique mais bien maîtriser la langue française.
– Détrompez-vous, cher ami, répondit le Parisien déjà honni par son invité, s’éloignant aussitôt à la rapidité d’un ministre en exercice d’apparat, suivi par une nuée de verres brandis par des pique-assiettes.

Le piano

Le piano, Manuscrit p. 55

Une lettre arriva par une belle matinée de premières gelées. Il la suivit des yeux depuis son bureau, glissant de la main du facteur dans l’embrasure de la boîte aux lettres. D’emblée, elle ne lui sembla pas pareille à celles qu’il voyait souvent passer depuis le poste d’observation naturel qu’était sa table de travail. Elle paraissait dotée d’une vie propre, portée par une main qu’elle rendait insignifiante. Simon paria que ce n’était pas un habituel et anonyme courrier administratif. Son adresse écrite à la main avait une écriture féminine. L’expéditrice apparaissait au dos de la lettre, comme cela ne se faisait plus. Il était loin d’imaginer qu’elle avait trait à ses concerts qu’il n’avait pas encore complètement intégrés comme une part de lui-même. Que lui voulait cette femme, dont le prénom laissait penser qu’elle était plus proche d’une utilisation réfléchie que contrainte du vieux courrier papier ?

Le piano

Le piano, Manuscrit p. 16

Pierre-Alain laissa un répit à Simon, tant que les morceaux de pain qu’il avalait avec la croustade, en dépit de la désapprobation muette mais néanmoins visible de son épouse, lui obstruaient la bouche et lui tenaient la langue. Au poisson et son lit de fenouil, il s’étonna de ne pas connaître son nom. Il répondit qu’il était un amateur, et que d’ailleurs il avait un travail qui n’avait rien à voir avec la musique. La femme élégante exclama une désapprobation : « Simon, enfin, tu as un tel niveau ! ». Dès la circulation du plateau de fromage, il s’entendit demander où il avait étudié. « Et bien, Pierre-Alain, dans un conservatoire. Quel meilleur endroit, tu ne trouves pas ? ». Avant que la glace ne fonde sur son caramel salé, le mari inélégant voulut connaître la liste des concerts qu’il avait donnés, le nom des musiciens et des orchestres avec lesquels il avait joués. Clara s’agaça alors et lui suggéra, avec une ironie qu’elle réussit à teinter de diplomatie, qu’il leur fournisse un formulaire dans lequel ils pourraient ajouter les adresses et numéros de téléphone de l’ensemble de ces salles, interprètes et orchestres.
Aussitôt le repas terminé, Simon fut invité à rejoindre le piano.

 

Le piano

Extrait


Un concert qui fait du bruit

Un concert qui fait du bruit      ?

Vous ne connaissez pas Simon Brocas ? Retenez bien ce nom.

Personne n’en avait jamais entendu parler dans le monde très fermé de la musique jusqu’à ce 12 avril à l’Auditorium Saint-Germain du Conservatoire de Poitiers. Il a pourtant défrayé la chronique de l’édition 2022 du festival Prima La Música. Simon Brocas est un pianiste d’une maîtrise que l’on nous dit hors du commun. Mardi dernier, son récital a comblé les connaisseurs qui s’étaient mêlés à un public par ailleurs très parsemé. Il est plus que probable que les salles se remplissent à ses prochains concerts, si le mystérieux interprète accepte de se produire de nouveau.

Il est légitime de se demander comment un pianiste qualifié d’un tel talent a pu passer inaperçu jusqu’à une cinquantaine bien sonnée. Un pianiste, qui plus est, habitant dans la Vienne depuis de nombreuses années. Ne cherchez plus. Dès la fin de sa première interprétation mardi dernier, Simon Brocas a révélé son secret. Il n’avait jamais touché à un piano jusqu’à une certaine journée du mois d’août dernier.

Le piano Extrait

Pierre-Alain et Clara avaient le même avis. Lorsque j’appelai le premier, il me dit que je devrais communiquer en pleine transparence. Il avait le ton joyeux du mari heureux en ménage. « Tu n’as plus de crainte d’être considéré comme une bête de foire puisque ton examen neurologique est parfaitement normal ». Il était partisan de la deuxième option que j’avais envisagée, essayer une carrière musicale en racontant mon histoire.
Clara avait une autre raison de penser la même chose. Bien que parfaitement ancrée dans les réalités, elle pensait qu’il y en avait d’autres, longtemps avant que la vie ne m’amène à l’envisager. Mon cas pourrait servir à faire progresser les connaissances sur les phénomènes de l’invisible. Mes habiletés soudaines ne pouvaient pas être niées et pas non plus expliquées scientifiquement. « Si seulement cela pouvait faire avancer la science vers l’étude du paranormal, conclut-elle ».

Mario Vargas Llosa à l’Académie française

Quelle bonne nouvelle pour la France et pour le Pérou. ¡Qué buena noticia para Francia y para el Perú!

 

Le piano ?

Extrait du manuscrit Le piano.
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Dans la série « c’est tellement mieux qu’Halloween »

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