Il est mort Jim – extrait

L’invitation arriva par courrier glissé sous sa porte, à la manière liménienne. Ma tante Valentine d’Ouro Preto me conviait au lancement du livre A paixão de Tiradentes, celui qu’elle avait écrit avec son étudiant Enrique. C’était un joli document avec le titre du roman entre une photo de Paris et une autre d’Ouro Preto. Le lancement aurait lieu à la librairie de la ville brésilienne que j’avais fréquentée lors de mon précédent séjour. Dans deux semaines un samedi matin. J’aurais bien voulu y être, pas tellement pour l’événement, plutôt pour la ville. Mais c’était trop loin, trop cher et je manquais de temps. J’écrirais un message de sympathie à ma tante. L’idée d’un voyage à Ouro Preto ne me quitta pas de la semaine, dont je passai une grande partie à la surveillance des examens de fin d’année à la PUC. La date du 15 décembre n’était-elle pas finalement propice à un changement d’emploi du temps ?

Il est mort Jim – extrait

Il est mort Jim

A Lima, je devins professeur d’histoire. On me disait assez populaire auprès des étudiants et quelque peu atypique pour les canons de la Pontífica Universidad del Perú, la PUC. J’avais choisi, auparavant, pour mon doctorat, de travailler sur le Sentier Lumineux. On était à la fin des années 1980 et c’était un fait d’actualité. Le mouvement maoïste, dirigé par l’énigmatique professeur Abimael Guzmán, le camarade Gonzalo, ensanglantait le Pérou. Les habitants de Lima vivaient au rythme des annonces d’attentats et des nouvelles de massacres dans les zones reculées du pays. La ville interdisait la circulation dès une heure du matin et jusqu’à l’aube. Invariablement, le couvre-feu amenait les patrouilles militaires. Au détour d’une rue, au milieu des places, les piétons attardés tombaient nez à nez avec des tanks et des militaires peu engageants, menaçants avant l’heure et dangereux ensuite.

Il est mort Jim – extrait

Il est mort Jim

Tumbes nous avait gratifié d’une splendide journée pour la conclusion de notre séjour. Nous avons passé la matinée sur la plage, avec un couple de Français qui pratiquaient un tourisme original. Ils s’arrêtaient dans toutes les villes de la côte Pacifique de plus de 40.000 habitants. Je leur ai demandé si c’était un pari, Lis-Angela s’ils avaient de riches mécènes. Ils avaient tout simplement pris une disponibilité de six mois. Lui était employé des impôts et elle, institutrice. Ils avaient atterri à Maracaibo, au Venezuela.

Il est mort Jim – extrait

Il est mort Jim

Nous allâmes chercher notre créanciale à la cathédrale du Puy. Pour être exact, je la ramenai à Napoléon car l’oecuménisme de l’Eglise n’allait pas jusqu’à l’accepter en son sein. Il allait pourtant prouver qu’il était un bon pèlerin et c’était déjà un coeur pur. J’assistai à la messe de 7H avec des gens habillés comme pour l’ascension du Mont-Blanc. Je me demandai s’ils avaient laissé leurs piolets à l’entrée, comme moi mon chien à la maison. L’accumulation de désagréments me conduisit à des pensées négatives. Je n’aimais pas beaucoup les liturgies catholiques et eus un haut-le-coeur en m’imaginant marcher pendant des jours aux côtés de ces anoraks colorés et de ses pantalons en velours. Je souffris plus encore lorsque le prêtre, après la messe trop matinale et la distribution des créanciales, interrogea la foule avec le doigt pointé d’un instituteur.

Il est mort Jim – extrait

Il est mort Jim

Plus je vieillissais, plus j’aimais me promener sur le bord de mer. J’allais régulièrement sur le Malecón Císneros, à Miraflores, où, du haut des falaises, on embrasse l’océan Pacifique. Il faut dire que j’avais, au fil des années, et après un divorce, réussi à acheter un appartement dans le quartier de Miraflores, avenue Pardo, à deux cuadras du malecón et face à l’ambassade du Brésil, pays qui a sa place dans cette histoire.
Un vendredi après-midi de la fin du printemps, j’avais quitté l’université vers midi et étais directement parti me promener. J’avais acheté une empanada dans une boulangerie dont je me contenterais avec une bière cuzqueña. Je dînai frugalement sur un banc du parc du Phare. Ce n’était pas l’habitude des Liméniens mais je réintégrai vite le mode de vie local lorsque j’achetai une glace de lúcuma au vendeur ambulant marchant à côté de son triporteur jaune.

Il est mort Jim

« J’ai pris le Circuit des Plages. Une brise chaude inondait la voiture. L’odeur de l’océan traînait avec lui sa nostalgie comme si j’étais celui qui partait. Lis-Angela semblait goûter consciemment le paysage. Sans doute disait-elle adieu à Lima. Elle était belle. Je l’observais un peu à la dérobée. Je me souviens de son sourire lorsque nos regards se croisèrent. Il ne me blessa pas car il était défait de la lumière triomphante qui avait accompagné l’annonce de son départ. Je me demandai si j’étais un des éléments du paysage auquel elle disait au revoir. Nous choisîmes de nous séparer après le comptoir de l’enregistrement. La dernière image que je gardai de Lis-Angela fut sa silhouette s’éloignant dans l’escalier roulant vers l’embarquement. »

Il est mort Jim, p. 359

Concert solitaire

C’est à la dernière note de ce concert solitaire – je rappelle que je reportais les notes de mes étudiants sur le logiciel de l’université, auquel je n’avais accès que sur l’Intranet – que me vint l’idée de rédiger un chapitre récapitulatif de mes recherches. Je ne sais pas comment l’expliquer. J’étais assis au bureau de la petite salle attenante à la salle des professeurs. Nous le partagions avec quatre collègues. Un rayon de soleil désignait ma main posée sur le bureau brun. Il avait traversé la fenêtre à ma gauche, me berçait, sans m’étouffer de sa force estivale. Le silence me parut également propice à l’écriture.
Extrait de Il est mort Jim, p. 282, Ezema

 

L’intégrale

L’intégrale de la conférence en ligne
Marc Boisson

“Rencontre avec un écrivain” Paroles d’invités 17 octobre 2020
Association des professeurs de français de l’état de Sao Paulo

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