Vox Latina – extrait

Vox Latina

Par un matin frais du mois d’avril, vers cinq heures, je sortis de Tamatave. Dès le début, les lacets de la jolie route goudronnée m’amusèrent. La Honda adhérait parfaitement à la chaussée et les sacoches bourrées d’habits et de matériel de toute sorte, amarrées au porte-bagage soudé la veille, ne me ralentissaient pas. Le soleil et bientôt la mer, au détour d’un virage, confortèrent mon optimisme. A Mahambo, station balnéaire de fortune, je m’arrêtai pour piquer une tête et boire un robusta.

Il est mort Jim – extrait

Il est mort Jim

Tumbes nous avait gratifié d’une splendide journée pour la conclusion de notre séjour. Nous avons passé la matinée sur la plage, avec un couple de Français qui pratiquaient un tourisme original. Ils s’arrêtaient dans toutes les villes de la côte Pacifique de plus de 40.000 habitants. Je leur ai demandé si c’était un pari, Lis-Angela s’ils avaient de riches mécènes. Ils avaient tout simplement pris une disponibilité de six mois. Lui était employé des impôts et elle, institutrice. Ils avaient atterri à Maracaibo, au Venezuela.

Il est mort Jim – extrait

Il est mort Jim

Nous allâmes chercher notre créanciale à la cathédrale du Puy. Pour être exact, je la ramenai à Napoléon car l’oecuménisme de l’Eglise n’allait pas jusqu’à l’accepter en son sein. Il allait pourtant prouver qu’il était un bon pèlerin et c’était déjà un coeur pur. J’assistai à la messe de 7H avec des gens habillés comme pour l’ascension du Mont-Blanc. Je me demandai s’ils avaient laissé leurs piolets à l’entrée, comme moi mon chien à la maison. L’accumulation de désagréments me conduisit à des pensées négatives. Je n’aimais pas beaucoup les liturgies catholiques et eus un haut-le-coeur en m’imaginant marcher pendant des jours aux côtés de ces anoraks colorés et de ses pantalons en velours. Je souffris plus encore lorsque le prêtre, après la messe trop matinale et la distribution des créanciales, interrogea la foule avec le doigt pointé d’un instituteur.

Vox Latina – extrait

Vox Latina

La scène se passe à Tellac. Le suffixe a un goût de sud-ouest. Je suis installé près d’une église décatie, d’où on peut voir les champs boueux attendant les cultures. Ma vieille maison aux lourdes pierres contraste, et c’est heureux, avec mes activités virtuelles dans la ville voisine, auto-dénommée mégalopole technologique. J’ai un travail qui correspond à mes prétentions créatives : j’enregistre des milliers de voix pour un éditeur spécialisé dans l’enseignement des langues. Ca ne me donne pas de visibilité mais, au fond des studios, oublié, je satisfais un goût ancien pour le son sans l’image. La radio fait partie de ma vie, pas la télévision.
Mon village est petit et démodé.

Ça n’intéresse personne – extrait

Ça n’intéresse personne

L’affluence dans les églises m’avait étonné dès mon arrivée à Mexico. Il n’y avait donc pas moyen de s’y retrouver seul ! En France, je choisissais des horaires sans messe et je n’avais que l’embarras du choix. Je m’arrangeais même pour y être souvent seul à des heures improbables, au moment où le soleil emplissait les choeurs et le déjeuner les estomacs, un peu avant que les serrures oxydées ne closent les battants de chêne. Pourquoi aimais-je les églises ? J’y étais dans les traces de l’histoire, je m’y échappais du bruit et de l’agitation de mes congénères. Peut-être que je m’y vengeais des messes que j’avais dû ingurgiter dans ma jeunesse. J’étais entré confiant dans les édifices coloniaux, m’attendant à voir une nef aussi vide que leurs murs. Qui connaît l’art baroque religieux en Amérique latine aura remarqué que certaines églises brillent par l’or de leur retable vers lequel nous conduisent des travées agrémentées de rares tableaux et ornements.

Il est mort Jim – extrait

Il est mort Jim

Plus je vieillissais, plus j’aimais me promener sur le bord de mer. J’allais régulièrement sur le Malecón Císneros, à Miraflores, où, du haut des falaises, on embrasse l’océan Pacifique. Il faut dire que j’avais, au fil des années, et après un divorce, réussi à acheter un appartement dans le quartier de Miraflores, avenue Pardo, à deux cuadras du malecón et face à l’ambassade du Brésil, pays qui a sa place dans cette histoire.
Un vendredi après-midi de la fin du printemps, j’avais quitté l’université vers midi et étais directement parti me promener. J’avais acheté une empanada dans une boulangerie dont je me contenterais avec une bière cuzqueña. Je dînai frugalement sur un banc du parc du Phare. Ce n’était pas l’habitude des Liméniens mais je réintégrai vite le mode de vie local lorsque j’achetai une glace de lúcuma au vendeur ambulant marchant à côté de son triporteur jaune.

Vox Latina

Un extrait inédit de la première édition de Vox Latina – P. 237, éditions Le Manuscrit, 2002, qui ne fait pas partie de la seconde édition qui vous est proposée dans la rubrique Vox Latina en lecture libre.


Utrecht, 1619

Une pièce sombre, une petite fenêtre en bois grossier. Des bruits de bois sur le pavé.
On cogne à la porte. Un homme petit, chaussé de sabots, au pantalon de jute rapiécé et à l’air obséquieux, entre :
« Maître Taermelïn, j’ai votre huile. Il vous en a coûté 5 golden. »
Jakob Taermelïn saisit la fiole, amorce un geste suspicieux vers la monnaie que lui tend son domestique, puis renonce à le réprimander.
« Laisse-moi seul Jan. »
Il est près de cinq heures. Le soir tombe. L’étroitesse de la ruelle et la lucarne de l’échoppe augmentent la sensation d’obscurité. Il n’est pas question d’allumer plusieurs bougies. L’achat des ingrédients pour les couleurs coûte cher. Et que dire des toiles !
La lumière vacillante projette des ombres dans la pièce. Il va bientôt devoir s’arrêter de peindre. Ce n’est pas grave, observer les contours que dessinent les reflets de la bougie le berce agréablement. Et puis, il a besoin de réfléchir. Comment représenter une apparition ?

Il est mort Jim

« J’ai pris le Circuit des Plages. Une brise chaude inondait la voiture. L’odeur de l’océan traînait avec lui sa nostalgie comme si j’étais celui qui partait. Lis-Angela semblait goûter consciemment le paysage. Sans doute disait-elle adieu à Lima. Elle était belle. Je l’observais un peu à la dérobée. Je me souviens de son sourire lorsque nos regards se croisèrent. Il ne me blessa pas car il était défait de la lumière triomphante qui avait accompagné l’annonce de son départ. Je me demandai si j’étais un des éléments du paysage auquel elle disait au revoir. Nous choisîmes de nous séparer après le comptoir de l’enregistrement. La dernière image que je gardai de Lis-Angela fut sa silhouette s’éloignant dans l’escalier roulant vers l’embarquement. »

Il est mort Jim, p. 359

Le piano

Le piano, Manuscrit p. 57

Simon, décidément épris de l’image du majordome en livrée l’accueillant sur le perron, fut déçu de devoir monter seul les marches du château, même si la compagnie de Judith était loin d’être désagréable. Un joyeux tintamarre les attendait pour tout protocole. Il n’était pas 18h et déjà les convives emplissaient les lieux et vidaient des verres. Ils entrèrent par une porte-fenêtre restée ouverte dans ce qui semblait être un des salons principaux. Un sexagénaire souriant, vêtu d’un pantalon rouge et au doigté que Simon perçut aussitôt comme autoritaire, porta un toast en leur honneur dès qu’un serveur empressé leur eut calé des coupes entre les mains. Il fut saisi de l’effroi de l’élève musicien devant un chef d’orchestre vétéran et cassant et n’eut pas de mal à identifier leur hôte parisien à son accoutrement et à son assurance.
– Il bat la cadence en parlant, chuchota Simon à sa voisine. Il est musicien ?
– Non, lui répondit-elle, mais il aurait bien aimé, tu vas le voir.
Une poignée de main vigoureuse les interrompit. Un musicien professionnel aurait aussitôt protesté. Simon perçut l’anomalie dans les yeux de Judith.
– Il est heureux que je n’aie pas besoin de mes doigts ce soir, asséna-t-il, se disant qu’on pouvait ne rien connaître à la musique mais bien maîtriser la langue française.
– Détrompez-vous, cher ami, répondit le Parisien déjà honni par son invité, s’éloignant aussitôt à la rapidité d’un ministre en exercice d’apparat, suivi par une nuée de verres brandis par des pique-assiettes.

Le piano

Le piano, Manuscrit p. 55

Une lettre arriva par une belle matinée de premières gelées. Il la suivit des yeux depuis son bureau, glissant de la main du facteur dans l’embrasure de la boîte aux lettres. D’emblée, elle ne lui sembla pas pareille à celles qu’il voyait souvent passer depuis le poste d’observation naturel qu’était sa table de travail. Elle paraissait dotée d’une vie propre, portée par une main qu’elle rendait insignifiante. Simon paria que ce n’était pas un habituel et anonyme courrier administratif. Son adresse écrite à la main avait une écriture féminine. L’expéditrice apparaissait au dos de la lettre, comme cela ne se faisait plus. Il était loin d’imaginer qu’elle avait trait à ses concerts qu’il n’avait pas encore complètement intégrés comme une part de lui-même. Que lui voulait cette femme, dont le prénom laissait penser qu’elle était plus proche d’une utilisation réfléchie que contrainte du vieux courrier papier ?